mercredi 17 novembre 2010

Electrique Miles : mais est-ce encore du jazz ? [3/4]

Reconstruction & mix by Bill Laswell

1. Teo Macero

Les sessions studio sont considérées comme des terrains d’expérimentation ; les sessions permettant d’enregistrer de la musique brute, il n’est pas rare que Miles commence un autre morceau alors que le groupe joue la fin du premier, qu’il interrompe brutalement certains musiciens, en fasse repartir d’autres. Des heures et des heures de musique, laissées aux bons soins du producteur. A charge pour lui d’organiser les morceaux, de créer une structure.
Les choses plus anciennes étaient beaucoup plus préparées [...] mais maintenant il n’y a plus de "prise n°1", etc. Le magnétophone ne s’arrête pas pendant les séances, il ne s’arrête jamais, sauf pour la ré-audition. Aussitôt qu’il [Miles Davis] est là, nous faisons démarrer les machines. Tout ce qui est fait dans le studio est enregistré, ainsi vous avez une fantastique collection de tout le travail de studio. Il n’y manque rien. Il est probablement le seul artiste au monde pour qui, depuis que je m’occupe de lui, tout est conservé. Normalement, nous faisions des masters, mais j’ai cessé avec l’arrivée des trois pistes, quatre pistes, etc. Nous ne faisons plus ça. J’extrais ce que je veux et je le copie, puis l’original part aux archives, intouché. Ainsi quiconque n’aime pas ce que j’ai fait il y a vingt ans peut s’y rendre et le refaire. [4]
2. Bill Laswell

En travaillant avec Chris Blackwell, ancien dirigeant d’Island records, sur un projet collectif de remix de la musique de Bob Marley, Bill Laswell a eu l’opportunité de rencontrer Steve Berkowitz, en charge des rééditions du catalogue Miles Davis. Le contact noué, le producteur a su convaincre le responsable du catalogue d’opérer le même type de travail sur un pan entier de la musique expérimentale des années 60-70. Aux dires de l’intéressé, la reconstruction de Miles Davis n’est que la première étape d’un projet global. Si Macero a une sensibilité jazz et son travail est le fruit des années 70, Bill Laswell n’appartient pas au sérail. Le travail consiste donc à repartir des bandes originales, et à reconstruire la musique, se substituer au rôle de l’ancien producteur. Macero a joué un rôle important en tant que producteur pour l’œuvre de Miles. Il est présent sur nombre d’albums. L’argument majeur de Bill Laswell, c’est qu’en appliquant une sensibilité jazz, ou plutôt une sensibilité héritée de l’expérience acquise sur un matériau connu (le jazz), on risque de vouloir rendre intelligible pour l’amateur de jazz (et donc pour soi) ce nouveau matériau, avec le danger de passer à coté de l’essentiel.
When I was putting Panthalassa together, I was trying to imagine how people with a jazz and classical music background would have tried to make sense of this music. And I don’t think they got it. It was too new for them. [5]
Ce qui est intéressant, encore une fois, c’est de porter un regard avec trente ans de recul sur cette musique, et en utilisant sa sensibilité moderne, de montrer à quel point l’œuvre est en avance, ou plutôt à quel point elle a pu être incomprise.
Miles’s music was dealing with repetitive rhythms and repetitive bass lines, the same things that you would hear being developed at the time in rock and funk and R&B and reggae, and the same thing that you hear today in drum and bass and techno. You have to approach that kind of music with more of a rock sensibility [6]
Bill Laswell s’est lui même fixé des contraintes en piochant dans sa réserve personnelle pour utiliser les mêmes outils que Teo Macero trente ans auparavant. Cette limitation en termes de moyens est très intéressante car elle est révélatrice du parti pris de l’artiste. Il ne s’agit pas de digérer l’œuvre du trompettiste pour en sortir un ersatz de musique moderne, à la mode, avec la caution Miles Davis, mais bel et bien de réinterpréter un matériau qui reste intact, en partant des limites de la précédente interprétation (une sensibilité jazz qui a pu fausser le travail) pour proposer une alternative crédible et intéressante musicalement.
One of my prime objectives was to remix and reconstruct Miles’s music from a non-jazz perspective. [7]
Le résultat de ce travail de reconstruction se nomme Panthalassa. En référence à l’océan permier, entourant le continent unique, la Pangée. Pangaea, comme le titre du dernier album paru avant la retraite de cinq ans de Miles Davis. Panthalassa prend donc la suite directe de la période électrique de Miles Davis, après plus de vingt ans d’absence.

De fait, aborder le jazz électrique par le disque de Bill Laswell n’est pas si étrange que cela, dans la mesure ou de toute manière les disques de cette période sont avant tout le fruit des interprétations de Teo Macero : il n’est pas saugrenu d’y substituer la sensibilité d’un producteur moderne, car le fond reste inchangé. D’une œuvre décalée (le jazz électrique), on passe à une œuvre hors du temps, qui constitue une excellente porte d’entrée vers cet univers sonore.

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